23.11.2010

Voltaire lecteur du Coran : un aspect du débat sur le "despotisme oriental" au siècle des lumières

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Je viens de voir sur l’étrange lucarne quelques images du voyage que notre ancien Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, a effectué lors de l’exposition universelle de Shanghai qui vient de se clôturer, le 31 octobre (mais qui reste ouverte en ligne !). La sinophilie effrénée de cet homme politique bonhomme et enraciné dans la France profonde, à telle enseigne que les gazettes l’avaient surnommé « le phénix du Poitou », me fait furieusement songer à la fascination de Voltaire pour l’Empire du milieu.  Il n’y a pas de doute que dans le panthéon voltairien Confucius chasse Mahomet : « Combien est préférable [à Mahomet] un Confucius, le premier des mortels qui n’ont point eu de révélation ! il n’emploie que la raison, et non le mensonge et l’épée. Vice-roi d’une grande province, il y fait fleurir la morale et les lois : disgracié et pauvre, il les enseigne, il les pratique dans la grandeur et dans l’abaissement ; il rend la vertu aimable ; il a pour disciple le plus ancien et le plus sage des peuples. » Ces lignes sont extraites de l’article « Chine » du Dictionnaire philosophique. Elles m’ont invité à relire les articles orientalistes de ce recueil.  Le premier d’entre eux est intitulé « Alcoran ».

Dans cet article, tout en évoquant le gouvernement despotique du Coran, Voltaire déplore la vision caricaturale que nous en avons en observant que « nous nous en faisons presque toujours une idée ridicule, malgré les recherches de nos véritables savants ». Ce qui suppose qu’il y ait de faux savants, en l’occurrence il s’agit des moines et Voltaire plutôt que de critiquer le Coran se lance plutôt dans une mise en cause de sa réception par l’Eglise : « Nous avons imputé à l’Alcoran une infinité de sottise qui n’y furent jamais. Ce fut principalement contre les Turcs devenus mahométans que nos moines écrivirent tant de lignes. » Précurseur inattendu d’une Fatima Mernissi, Voltaire met en cause l’idée que le Coran consacrerait la soumission des femmes en blâmant encore une fois les moines pour avoir diffusé cette idée : « Nos auteurs qui sont beaucoup plus nombreux que les janissaires n’eurent pas beaucoup de peine à mettre nos femmes dans leur parti : ils leur persuadèrent que Mahomet ne les regardait pas comme des animaux intelligents ; qu’elles étaient toutes esclaves par les lois de l’Alcoran ; qu’elles ne possédaient aucun biens dans ce monde, et que dans l’autre elles n’avaient aucune part au paradis. Tout cela est une fausseté évidente ; et tout cela a été cru fermement. » Et Voltaire, parfait apologiste, de citer les passages bien connus des sourates 2 et 3 qui illustrent la considération du prophète pour les femmes et sa volonté manifeste d’améliorer leur condition.

Pour ce qui est de l’expansionnisme musulman Voltaire insiste sur le livre plutôt que sur le glaive : « Ces seules paroles du sura 122, « Dieu est unique, éternel, il n’engendre point, il n’est point engendré, rien n’est semblable à lui » ces paroles, dis-je, lui ont soumis l’Orient encore plus que son épée. ». Pour autant Voltaire n’est pas plus dupe du caractère sacré du Coran que de celui de la Bible mais, dans l’esprit de L’Essai sur les mœurs, il souligne son rôle historique (son historicité) : « Au reste, cet Alcoran dont nous parlons est un recueil de révélations ridicules et de prédications vague et incohérentes, mais de lois très bonnes pour le pays où il vivait, et qui sont toutes encore suivies sans avoir jamais été affaiblies eu changées par des interprètes mahométans, ni par des décrets nouveaux. » Historicité qui aboutit à la conclusion suivante que si ce « livre est mauvais pour notre temps et pour nous, il était fort bon pour ses contemporains, et sa religion encore meilleure.  Il faut avouer qu’il retira presque toute l’Asie de l’idolâtrie ».

Si Voltaire n’est donc pas stricto sensu islamophobe, il se démarque de certains de ses contemporains pour son arabophobie (ce qui s’accorde parfaitement à sa turcophilie : n’oublions pas que ce que nous appelons  aujourd’hui le « monde arabe » est à l’époque, assoupi, sous domination ottomane). Et Voltaire de dénier expéditivement toute vertu au panarabisme : « Le comte de Boulainvilliers, qui avait du goût pour Mahomet, a beau me vanter les Arabes, il ne peut empêcher que ce ne fût un peuple de brigands ; ils volaient sous Mahomet au nom de Dieu. Ils avaient, dit-on, la simplicité des temps héroïques ? C’était le temps où l’on s’égorgeait pour un puits et pour une citerne, comme on fait aujourd’hui pour une province ».

Boulainvilliers, héritier des frondeurs, de la réaction nobiliaire à l’absolutisme est l’auteur d’une Vie de Mahomet, qui fut un véritable « best-seller » dans les années 1731-1732. Rejetant les religions révélées, Boulainvilliers tient l’islam pour le véhicule de la religion naturelle, qui est le grand idéal des lumières. Face aux idées reçues sur le « despotisme oriental », Boulainvilliers voit dans Mahomet le porte-drapeau d’un antiabsolutisme incarnant les idéaux de justice et de tolérance. Quoi que laisse entendre la pièce de Voltaire Mahomet ou le Fanatisme, L’Essai sur les mœurs témoigne de l’influence de Boulainvilliers sur Voltaire eu égard à la place qu’il y accorde historiquement à la civilisation musulmane.

En dernière analyse, ce qui est en jeu  au XVIIIe siècle ce n’est pas la fiction d’un « monde arabe » qui n’émergera qu’à la fin du XIXe siècle, au moment de ce qu’il est convenu d’appeler la Nahda, la renaissance culturelle arabe, mais la question du « despotisme oriental ». Ce débat opposa principalement, d’un côté Montesquieu et Boulanger, auteur des Recherches sur l’origine du despotisme oriental (1761) et de l’autre Voltaire, et Boulainvilliers qui rejetait ce mythe.  L’universalisme voltairien est tout à fait imperméable à la théorie montesquienne des climats, qui fonde la thèse du despotisme oriental. Son souci, on le sait, est de lutter conte l’alliance du sabre et du goupillon –incarnée dans sa catholicité, son universalité par les jésuites - en contribuant  par son engagement intellectuel à désolidariser les monarchies occidentales et la papauté. On a retrouvé dans les papiers de Voltaire un « Avis aux orientaux », rédigé en 1767 et non publié, qui montre bien qu’il s’agit-là de l’obsession de Voltaire, : « Toutes les nations de l’Asie et de l’Afrique doivent être averties du danger qui les menace depuis longtemps. Il y a dans le fond de l’Europe, et surtout dans la ville de Rome, une secte qui se nomme les chrétiens catholiques : cette secte envoie des espions dans tout l’univers, tantôt sur des vaisseaux marchands, tantôt sur des vaisseaux armés en guerre ». Face à cette menace « géopolitique », ce n’est pas se hasarder que de formuler l’hypothèse que Voltaire prônât implicitement une alliance objective entre l’islam et le « despotisme éclairé ».

Dans notre prochaine chronique, c’est promis, nous prendrons l’air en laissant un temps la littérature pour nous pencher sur l’utile exposition que le musée d’Orsay consacre actuellement à  Jean-Léon Gérôme et ceci même si l’air du temps veut qu’on ne mette pas en avant l’orientalisme, où pourtant il excelle, mais plutôt son statut de représentant de la peinture d’histoire. Y aurait-il quelque danger à ce que Gérôme ne soit plus considéré comme un peintre pompier ?

 

Michel Leter

 

05.11.2010

Les Paradoxes de l'orientalisme voltairien et l'horizon des études postcoloniales

 

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On sait que pour Edward Said, initiateur des études postcoloniales, le geste fondateur, la geste fondatrice de l’orientalisme est l’expédition d’Egypte. La seule considération de l’orientalisme voltairien suffirait à infirmer ce raccourci d’autant plus que Voltaire a toujours ironisé sur les prétentions civilisatrices des aventures coloniales, comme en témoigne ses pages sur les jésuites du Paraguay ou encore son mot fameux sur les « arpents de neige » du Canada. Cet orientalisme pré-colonial est encore peu exploré, sans doute parce que les idées reçues n’y résistent pas.

 

Le cas de Voltaire est emblématique. Dans la France d’aujourd’hui, on imagine volontiers que le sage de Ferney peut être enrôlé sans peine sous la bannière laïque et poussé en première ligne du combat contre l'islamisme. Voltaire après avoir lancé son "écrasons l'infâme" contre le jésuitisme n'a-t-il pas également croisé le fer avec l’islam en écrivant une tragédie qui ne semble laisser aucun doute sur son intransigeance laïciste puisqu'elle porte tout simplement le titre de "Mahomet ou le fanatisme"?

Comment alors expliquer, si Voltaire stigmatise l'islam, et donc le Califat, que Candide, après les tribulations que l'on sait, décide d'aller "cultiver son jardin" dans un lieu aussi improbable que Constantinople ? Cette énigme ne peut trouver de solution sans une étude des sources de Voltaire lequel n’avait jamais voyagé dans cet Orient qui ne pouvait donc être pour lui qu'un imaginaire. Mais l’imaginaire n’est pas, comme on aime à le penser dans les études postcoloniales, ce qui ruine le réel. Il en est une des facettes d’autant plus essentielle qu’elle ne s’offre pas au regard et qu’elle rend visible plus qu’elle ne traduit.

Ainsi, il n’est pas innocent que le premier conte philosophique écrit, tardivement, en 1747 par Voltaire soit un conte oriental, comme Voltaire tient à le souligner dans le sous-titre même, Memnon, histoire orientale. Oui, c’est bien d’histoire et non d’un Orient fantasmatique que Voltaire a l’ambition de nous entretenir. En contrepoint de Memnon, de Zadig, des Lettres d’Amabed, de L’Orphelin de la Chine, de La Princesse de Babylone et du Taureau blanc s’élabore L’Essai sur les mœurs où l’Orient occupe pour la première fois toute sa place chez un historien occidental. Les influences de l’Arioste et du Tasse déjà perceptibles dans la tragédie Zaïre ne suffisent donc pas à expliquer ce goût de Voltaire pour la narration orientaliste. Loin des simplifications de Montesquieu sur le « despotisme oriental », Voltaire installe l’Orient dans son œuvre telle une tribune qui lui permet de critiquer à sa main l’absolutisme occidental, épaulé par sa charmante princesse de Babylone, qui survole sans concession chaque Etat européen, fût-ce à califourchon sur un oiseau chimérique.


Loin d’être une projection impérialiste l’orientalisme anté-colonial de Voltaire se pose au contraire en rupture avec l'eurocentrisme. Le fameux chapitre XXX du Candide en témoigne. On se souvient que Candide choisit de mettre un terme à son périple près de Constantinople où il fonde une métairie et cultive bucoliquement son jardin sur les conseil d’un sage paysan turc qui lui « paraît s’être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu l’honneur de souper ». Décentrement symbolique, le refuge n'est plus le « petit Liré » de la Pléiade mais Constantinople, dans l'antre de l'Ottoman.

L'Essai sur les moeurs et l'esprit des nations (1756) marque une révolution copernicienne dans l'historiographie. A une histoire qui confond universalité et catholicité, celle du Discours sur l’histoire universelle de Bossuet, Voltaire substitue, une histoire universaliste et laïque, qui, paradoxalement, restaure le prestige d’un Orient où la laïcité est impensable. Au lieu de commencer par l'Ancien Testament et de  poursuivre par le Nouveau Testament,  Voltaire ne manque pas d’inaugurer sa somme par la Chine, qu’il admire, enchaînant sur l'Inde et la Perse avant de se pencher sur le monde musulman et enfin seulement sur l'Italie chrétienne mais non sans avoir évoqué les Eglises d'Orient antérieures à Charlemagne.

A rebours de la vision impérialiste, Voltaire réhabilite dans cet ouvrage la civilisation musulmane (au moins dans sa dimension historique, qu'il distingue de la personnalité de Mahomet) pour en faire une arme de guerre contre le christianisme (cet attitude n'est pas sans faire penser aux récentes ambiguïtés d'une certaine gauche laïque à l'égard de l'islam : nous songeons notamment à la présence d’une femme voilée sur la liste du trotskyste Olivier Besancenot en région PACA). Voltaire ne s’attarde pas sur le lien entre Mahomet et le Califat. Il se sépare donc de Montesquieu sur la question du « despotisme oriental ». En dernière analyse, les paradoxes voltairiens constituent une invitation à développer des études pré-coloniales au sein ou à côté des études postcoloniales et donc à déplacer l’horizon de ces dernières. En effet, l'universalisme voltairien n'induit pas, contrairement à l'universalisme positiviste de la Troisième République, la notion de progrès social et donc l'idée que la colonisation puisse être civilisatrice.


On comprend mieux pourquoi Voltaire ne trouve pas sa place dans L'Orientalisme d'Edward Said (Voltaire y est évoqué à deux reprises mais pas sans relation avec les aspects orientalistes de son œuvre. Said réalise notamment le tour de force de mentionner le Candide sans rappeler la situation finale turque du conte). Tout se passe comme si Edward Said évacuait le dix-huitième siècle parce qu'en raison de la domination ottomane sans partage qui le caractérise ce siècle n'entre pas dans le schéma anti-impérialiste qu’il entend mettre en avant. La colonisation occidentale n’étant qu’une parenthèse dans l’histoire de l’Orient, les études postcoloniales gagneraient à explorer la période anté-coloniale qui précède leur champ d’investigation d’au moins trois siècles, pour peu que l’on consente à voir dans le Portrait de Mehmet II de Gentile Bellini (1480) et dans La Prédication de saint Etienne (1514) de Vittore Carpaccio, les véritables gestes inauguraux de l’orientalisme. C’était un temps où le commerce rythmait les échanges entre l’Orient et l’Occident, et où, comme le résuma joliment Théophile Gautier, l’Orient tendait aux Vénitiens « la palette dont Mahomet lui défend de se servir ».

 

Michel Leter